Notredameaux_caillesAujourd'hui, je vais vous parler d'une belle rencontre, une rencontre plutôt inattendue, puisque ce recueil de nouvelles est tombé dans mes mains par hasard, sans que je l'aie choisi.

Pour tout vous dire, il m'a fallu du temps pour me décider à entrer dans Notre Dame aux Ecailles. Les premières lignes que j'ai lues, dès que je l'ai eu en main, m'ont fait l'effet d'une menace. Celle d'être prise au piège de ses univers à la fois oppressants et fascinants. Aussi en toute lâcheté l'ai-je mis de côté, sans jamais cesser de sentir son appel.

Mais l'on ne peut pas fuir indéfiniment les confrontations, surtout celles qui nous attirent autant qu'elles nous effrayent.

Les univers créés par Mélanie Fazi sont à la fois beaux et glaçants, réels mais toujours prêts à basculer, d'une complexité nourrie d'attente et d'anticipation. Pleins de sensualité, pour certains: une sensualité à la fois subtile et brutale. Le besoin de libération est omniprésent dans chaque nouvelle, bien que l'oppresseur ne soit jamais le même: la ville, la mort, la mer et la loi du silence, la maladie, sa propre peau, sa peur...

Venise sert de décor à la première nouvelle, La cité travestie. Elle en est aussi le tortionnaire, poursuivant l'étranger qui a osé vendre ses secrets et qui doit maintenant en payer le prix, sans savoir si un jour elle sera satisfaite. 

Langage de la peau et La danse au bord du fleuve sont deux nouvelles qui vous abasourdissent par leur sensualité. Dans la première, le mythe du loup-garou est revisité du point de vue de la dualité face au désir et à la sexualité: selon que l'on prend forme lupine ou humaine, l'assouvissement du désir, la conscience, le tabou, la part de l'humain et celle du loup. Pour un peu, on se croirait perdu dans une scène de Morsure (est-il besoin de rappeler que Mélanie Fazi en est la traductrice et ça ne m'étonnerait guère qu'elle s'en soit inspirée), sauf que là c'est encore plus chaud.  Et que dire de l'histoire de la femme qui prend le fleuve comme amant, qui en modèle les gouttelettes jusqu'à en faire surgir l'homme, tel un "arbre immuable dont les racines plongeaient au coeur de la terre", empli d'une assurance tranquille et profonde mais absolue (rien que de me relire j'en ai des sueurs froides). Le lecteur est suspendu entre désir et répulsion, au diapason de l'héroïne: la tension en est presque insoutenable.

Dans cette danse de couples extraordinaires, on se laisserait presque surprendre par la normalité de Valentin et sa compagne dans Noces d'écume. Mais ce récit baigne dans l'atmosphère lourde qui pèse sur les villages de pêcheurs, avec leurs croyances et leurs non-dits. La narratrice est l'étrangère qui, pour sauver son homme du mal qui l'envahit, tente de comprendre, de percer la loi du silence qui écrase le village alors que la mer elle même leur crie son terrible secret à la figure.

Bref, j'ai vécu ces histoires, j'en ai rêvé la nuit, j'y ai pensé le jour et encore longtemps après. On aime, on est touché et on referme le livre avec regret (déjà?) quoique non sans une pointe de soulagement.

Ce livre faisait partie du lot que j'ai reçu à Books and the city.

Mélanie Fazi, Notre Dame aux écailles, Braguelonne.