doriangrayDorian Gray est jeune et beau. Si beau, que son ami peintre Basil en fait plusieurs portraits, dont un particulièrement saisissant. En émoi devant sa propre image, Dorian souhaite alors que son portrait vieillisse à sa place, pour que sa beauté naïve ne se fane et ne disparaisse à jamais.

Son voeu va se réaliser. Alors que Dorian gardera son visage angélique et sa jeunesse, la noirceur de son âme va peu à peu transformer le tableau, jusqu'à en faire un objet hideux, qui asservira complètement son modèle tant il doit se garder de l'exposer.

J'ai été soufflée par la puissance qui se dégage de ce roman. Incapable de m'en désaisir, j'ai vu les pages tourner et les heures filer à une vitesse que je n'aurais pas cru possible. Ma première impression à la fin du roman, a été de chercher des mots, pour tenter de les mettre sur mes impressions; ce ne fut pas chose facile.

Plusieurs aspects de ce roman m'ont particulièrement marqué. Les personnages, tout d'abord. A son arrivée à Londres, Dorian est l'héritier d'une somme d'argent considérable. Jeune homme inexpérimenté, et plutôt bon quoiqu'un peu capricieux et pas doué d'une très grande force de caractère, il fait une proie idéale pour Lord Henry Wotton, qui prône une libéralité de moeurs qu'il est loin de pouvoir se permettre, et qui fera de Dorian le parfait aboutissement de ses désirs. De modèle qu'il était pour Basil, Dorian en vient à être lui-même modelé de l'intérieur par le manque de conscience morale de Lord Henry, et alors que le visage du modèle reste identique à lui-même, gardant l'innocence et la pureté qui le rendaient si aimable, l'âme se déforme et se métamorphose, altérant le portrait.

Le rapport de Dorian à son portrait est aussi intéressant. Frappé par sa beauté au tout début, il en fait un objet d'admiration jusqu'au jour où il prend conscience du changement de la toile: l'impression fugace que celui qu'il a en face de lui n'est plus le même et le lien qu'il établit avec ses actions. Au fur et à mesure qu'il s'enfonce dans la voie que lui montre Lord Henry, il devient l'esclave de ce tableau, qu'il doit maintenant cacher pour pas qu'il ne le dénonce. C'est un véritable affrontement qui s'engage alors entre Dorian et son portrait. Il éprouve une satisfaction malsaine à aller voir son tableau, comme une sorte de voyeurisme, une victoire bien dérisoire de sa beauté sur la noirceur de son âme, qu'il sait entièrement pourrie.

De là à dire qu'Oscar Wilde dénonce la société victorienne il n'y aurait qu'un pas bien sûr, que je ne franchirai cependant qu'avec circonspection. Il est vrai que Dorian abuse complètement cette société du paraître car il maîtrise parfaitement son apparence (son image, dirions-nous aujourd'hui), au point que même lorsqu'on a vent de sa vie et de ses actes, on ne peut pas s'en méfier complètement, lui fournissant encore et toujours une occasion supplémentaire. Personne n'arrêtera Dorian Gray hormis lui-même, une fois lassé de son vide intérieur, une fois que le tableau aura eu le dessus. On ne se demande même pas pourquoi ce roman fut aussi mal reçu par les critiques de l'époque. Alors, critique de la société ou société comme faire-valoir du personnage de Dorian et de la philosophie de Lord Henry? Je vous laisse trancher, car Wilde lui-même se cache derrière sa préface ("Un artiste ne désire rien prouver", ou encore "Il n'existe pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. Voilà tout").

Un point final et non des moindres, j'adore l'écriture d'Oscar Wilde. J'avais déjà eu par le passé l'occasion de le lire et mon impression est celle d'une plume fluide, qui sait où elle va et que nous, lecteurs, suivons sans même nous poser de questions, entraînés par son charme provocateur.

Encore un titre à ajouter au challenge:

classics

num_risation0001Pour faire bonne mesure, et parce que je l'ai trouvé à Taishan, au détour d'un magasin de DVD où ils n'ont pas que des arts martiaux et des blockbusters américains (Karine, décidément, il existe toutes sortes d'objets plats et rectangulaires sur lesquels on peut craquer), je me suis offert le DVD du film de 2009, avec Ben Barnes et Colin dans le rôle de Lord Henry.

Mon impression en fut plus mitigée. Bien que ç'ait été un bon moment, ce n'est qu'une lecture du roman, probablement pas celle que j'aurais faite. Il n'empêche que Barnes n'est pas mal en Dorian, car il est à la fois capable de candeur et de mystère. Quant à Colin, il joue un assez bon Lord Henry, car il arrive à être aussi répulsif dans le film qu'il l'est dans le livre, même si la fascination qu'il exerce sur Dorian dans le roman est moins présente. Ce qui m'a prodigieusement agacée, cela dit, c'est la fille de Lord Henry (je vois les yeux de celles qui n'ont pas vu le film s'ouvrir démesurément... mais si, mais si, j'ai bien dit la fille...). J'ai trouvé son personnage fallacieux et pas forcément intéressant ni nécessaire. Mais peut-être pour le cinéaste était-ce une nécessité, pour conclure, pour amener Dorian face à sa propre conscience. Je trouve que ça affaiblit le personnage de Dorian vers la fin.

PS: bien sûr, vous avez toutes reconnu le vers qui inspire le titre du billet. C'est dans Le ciel est par-dessus le toit, de Verlaine, un poème qui m'e suit depuis mon enfance.