Le lionIl est des livres qu'on approche petit à petit, qui nous font longtemps envie mais qu'on n'ose pas prendre entre ses mains. Le lion fait partie de ceux-là pour moi. Pendant des années, je l'ai vu entre les livres de mes beaux-parents, son titre m'attirait mais je ne parvenais pas à franchir le pas. Puis la copine qui s'occupait avec moi de la section jeunesse à la médiathèque de Taishan voulut le prendre à la dernière commande. Finalement, un soir d'été, n'ayant pas grand chose à me mettre sous les yeux, le petit volume est revenu me tenter...

Dans la région du Kilimandjaro, au Kenya (encore britannique à l'époque), le narrateur arrive un soir dans une immense réserve naturelle, où il prévoit de passer une journée pour voir les animaux dans leur habitat. A son réveil, à l'aube du lendemain, il est fasciné par le spectacle qui s'offre à ses yeux, mais alors qu'il tente de s'en approcher, il est arrêté par une fillette d'une dizaine d'années, Patricia, l'énigmatique et attachante fille du directeur du parc, John Bullit.

Aussitôt, un lien fort se noue entre Patricia et le narrateur, fasciné par la relation qu'entretient la jeune fille avec les bêtes, et notamment avec King, un immense lion que les Bullit avaient recueilli et sauvé alors qu'il n'était âgé que de quelques jours. Ce "don" de Patricia, tel qu'il est reconnu par son père et les autres habitants de la réserve, cette liberté absolue, rendent sa mère Sybil malade de chagrin et d'inquiétude.

Une tribu de nomades Masaï vient à passer dans la réserve. Oriunga, un des jeunes apprentis guerriers, découvre également le lien privilégié qui existe entre Patricia et King. Attiré, intrigué par la jeune fille, il la demande en mariage. Connaissant les rites de passage Masaï, consistant à tuer un lion en combat au corps à corps, et poussée par un sentiment de toute-puissance, Patricia engage Oriunga et King dans un affrontement dont l'issue est autant inattendue pour elle qu'évidente pour le lecteur...

Beaucoup de choses m'ont plu dans ce livre. Tout d'abord le style de Kessel, ces magnifiques descriptions des grands espaces qui valent presque autant qu'une image, cette impression de partir à l'aventure, cette admiration de la vie sauvage, même si cela se passait à une époque où l'Afrique était presque entièrement colonisée. D'où une vision très "colon blanc" de certains sujets, mais qui n'est pas gênante pour autant.

J'ai aimé aussi le huis clos dans lequel évolue cette famille, complètement piégée dans ses relations (par amour, d'après l'aveu même de Sybil) et qui tourne en rond. L'équilibre est plus qu'instable et l'orage menace sans cesse au-dessus de leurs têtes, mais aucun élément ne vient bousculer cette admirable fragilité. C'est Patricia qui va tout changer, avec son comportement à la fois enfantin mais en cours de changement. Le jeune Masaï l'intrigue au point qu'elle le recherche, mais elle ne lui accorde pas plus de valeur qu'aux autres animaux qui peuplent la réserve. Certainement pas plus que celle qu'elle accorde à King, son lion, son ami. Aussi l'affrontement de l'homme et du fauve ne constitue au début pour elle qu'un divertissement, qu'un jeu dont elle serait le maître et bougerait les pions. A son grand désarroi, elle apprendra que ce jeu est sanglant et sans merci, et qu'elle n'en détient pas les règles. Son enfance se termine sur cette note très amère, sur cette découverte de la vie qui va la mener à l'âge adulte, l'écarter de son père et de la réserve. Le rite initiatique, dont il est question lorsque le narrateur parle des Masaï est donc, de mon point de vue, valable pour les deux jeunes gens.

Le personnage de John Bullit est aussi admirablement bien construit. Ancien chasseur, il est devenu directeur d'un parc naturel royal et a fait voeu de protéger la vie animale par-dessus tout, hormis lorsqu'une vie humaine est en jeu. Il aime profondément son épouse, mais c'est la vie que mène sa fille qui le remplit de joie. Sa nature de chasseur refait surface le jour où King menace de tuer Oriunga.

D'autres choses m'ont moins plu. Comme je le disais plus haut, la fin est entièrement prévisible. J'avoue aussi ne pas avoir particulièrement apprécié le personnage de Patricia. Mis à part la fascination que son lien avec le lion pouvait représenter, je n'ai toujours pas compris ce qui a pu la lier au narrateur de manière aussi forte. Je l'ai trouvée capricieuse, sorte de démiurge espiègle qui s'amuserait avec ses créatures comme les dieux du Panthéon le faisaient avec les humains. C'est un peu dommage, me direz-vous, étant donné que l'histoire tourne autour de la fille, mais cela ne m'a pas empêché d'aimer le roman.

J'ai donc passé un très bon moment en compagnie de Monsieur Kessel et de son Lion, et je regrette presque de ne pas avoir cédé bien avant à la tentation.

Joseph Kessel, Le lion, Ed. Gallimard, 1958 (collection Folio pour cette édition), 251 p.